Les femmes Awajún et Wampis se mobilisent pour rétablir les procureurs spécialisés chargés de lutter contre la crise des violences sexuelles en Amazonie péruvienne.
Alors que nous entamons le Mois de l'histoire des femmes et que nous nous approchons de la Journée internationale des femmes ce week-end, nous partageons cette histoire venue de l'Amazonie péruvienne, où des femmes Awajún et Wampis ont transformé leur douleur en une force collective, contraignant l'État à revenir sur une dangereuse régression des services de justice pour les victimes de violences sexuelles. Leur mobilisation n'est pas symbolique. Elle nous rappelle que l'histoire des femmes s'écrit aujourd'hui, sous nos yeux, par celles et ceux qui affirment que la justice pour les filles autochtones est une nécessité.
À Nieva, capitale de la province de Condorcanqui, des femmes autochtones Awajún et Wampis ont manifesté dans les rues et sur les berges du fleuve pour réclamer justice pour les filles et les femmes victimes de violences sexuelles. Après deux semaines de mobilisation coordonnée, incluant des actions de sensibilisation auprès des médias, l'État péruvien a été contraint de revenir sur sa décision de fermer des parquets spécialisés et des services essentiels traitant des centaines de cas d'abus.
Des années de mobilisation du Conseil des femmes Awajún et Wampis ont permis d'obtenir une enquête approfondie sur les schémas et les cas individuels de violence sexuelle. Les dénonciations répétées du Conseil ont contraint les autorités à s'attaquer à ce qu'elles avaient longtemps ignoré comme une crise nationale. Cependant, ce combat ne fait que commencer et nécessitera une solidarité, une visibilité et une pression constantes. Comme l'explique Rosmery Picq, figure charismatique du Conseil des femmes : « Porter plainte ne suffit pas. Les familles déposent des plaintes, mais les procédures sont retardées, les procureurs sont remplacés, les audiences sont suspendues et les filles doivent sans cesse répéter leur histoire. C'est aussi une forme de violence. »
Comment la crise a éclaté : briser le silence
Condorcanqui, en Amazonie péruvienne, subit de multiples pressions liées à l'exploitation minière aurifère illégale, aux routes du trafic de drogue, aux incursions extractives et à l'abandon chronique de l'État. Ces dynamiques ont exacerbé les violences structurelles, notamment à l'encontre des filles et des adolescentes autochtones.
Pendant plusieurs années, le Conseil a recueilli des témoignages dans les régions de Río Santiago et de Río Cenepa et a mis au jour des centaines de cas de violences sexuelles contre des filles Awajún et Wampis. De nombreux cas se seraient produits dans ou autour d'internats publics desservant des communautés isolées.
Le Conseil a mis en lumière les défaillances systémiques à l'origine de la crise : des abus liés à un encadrement insuffisant du système éducatif, des obstacles au signalement dus aux différences linguistiques, à la discrimination, à l'isolement géographique et des taux alarmants de VIH et d'autres infections sexuellement transmissibles. Ses conclusions ont également démontré comment les violences sexistes s'intensifient dans les territoires touchés par les industries extractives et l'économie illicite, où la corruption et l'impunité sont généralisées et où la culture patriarcale demeure profondément ancrée.
En présentant une documentation détaillée des cas, des témoignages de victimes et des données territoriales, le Conseil a attiré l'attention des médias nationaux et a inscrit la question à l'agenda politique péruvien. Face à la pression publique croissante, les autorités ont créé en 2025 des parquets spécialisés et des unités médico-légales pour lutter contre les violences sexuelles à Condorcanqui.
Une réponse lente et insuffisante
Avant la création de ces unités spécialisées, un seul parquet provincial traitait près de 800 cas d'agressions sexuelles sur mineurs et recevait environ six nouvelles plaintes par mois. De nombreuses enquêtes étaient au point mort et les familles se heurtaient à d'énormes obstacles logistiques et linguistiques pour accéder à la justice. La création de ces nouveaux bureaux spécialisés a permis aux autorités d'accroître les capacités institutionnelles et de rapprocher les services des territoires.
Malgré des progrès officiels, la réponse de l'État péruvien à la crise des violences sexuelles à Condorcanqui n'a produit que peu de résultats concrets. Le parquet compte encore environ 800 affaires en cours pour violences sexuelles sur mineurs, dont beaucoup en phase préliminaire ou préparatoire, sans condamnation définitive. Bien que le ministère de l'Éducation ait suspendu temporairement certains enseignants accusés, les autorités n'ont pas publié d'informations publiques consolidées faisant état d'un nombre significatif de condamnations définitives. Selon certaines sources, des enseignants auraient été mutés plutôt que sanctionnés ou suspendus.
Sur le plan structurel, le gouvernement n'a pas enrayé l'impunité ni garanti une justice et des réparations complètes aux victimes. La longueur des enquêtes, la rotation fréquente des procureurs et l'insuffisance des services psychosociaux et interculturels continuent d'affecter les victimes et leurs familles. Malgré certaines mesures de protection mises en place par les autorités, les victimes continuent d'exprimer leur méfiance envers le système judiciaire. Rien ne prouve que le nombre de nouvelles affaires ait diminué de manière significative, ce qui indique que les mesures actuelles restent réactives plutôt que structurelles ou préventives.
Un dangereux recul et la résistance autochtone
La Junta de Fiscales Supremos (Conseil des procureurs suprêmes) a brutalement mis fin à ces progrès limités en publiant la résolution n° 004-2026-MP-FN-JFS ordonnant la fermeture des bureaux spécialisés et invoquant des contraintes budgétaires. Cette décision aurait entraîné le démantèlement de services coordonnés, notamment le programme Warmi Ñan du ministère de la Femme et l'aide publique à la défense, contraignant une fois de plus les victimes à parcourir de longues distances pour obtenir justice.
Les femmes autochtones ont reçu un message dévastateur : les autorités considéraient la sécurité de leurs filles comme négligeable. Comme le dit Rosmery Piq : « La fermeture des bureaux des procureurs spécialisés nous a fait comprendre qu’on nous disait que la violence faite à nos filles n’était pas une priorité. »
Le Conseil a réagi immédiatement. Après deux semaines de mobilisation nationale, des femmes de plusieurs bassins fluviaux se sont rassemblées à Nieva le 13 février. Soutenues par les autorités autochtones, elles ont exigé leur réintégration.
Leur mobilisation a porté ses fruits. Le ministère public a annulé sa décision et les parquets spécialisés ainsi que les unités médico-légales restent opérationnels. Les enquêtes se poursuivent et les victimes conservent l'accès à la justice. Pour les femmes Awajún et Wampis, il s'agit de bien plus qu'une simple correction administrative. Cela leur permet de garder espoir en la vie, la dignité et le droit à la justice sur leurs terres ancestrales. Mais cet espoir ne se concrétisera que si la mobilisation et la pression publique se poursuivent.
Amazon Watch en solidarité
Amazon Watch Nous nous tenons solidaires des femmes Awajún et Wampis, relayant leurs revendications aux niveaux national et international et soutenant les efforts de mobilisation et de plaidoyer qui ont contribué à leur rétablissement. Nous avons également soutenu la construction d'un maloca, À Condorcanqui, la maloca est une maison communautaire traditionnelle. Elle sert aujourd'hui de lieu de rassemblement sécuritaire pour les femmes victimes de violence, de centre d'assemblées et d'accompagnement juridique, et de refuge pour les femmes et les filles en quête de protection. Elle incarne la solidarité et la gouvernance autochtone, une réponse territoriale à la violence systémique.
La lutte continue
Bien que la réintégration constitue une victoire cruciale, des revendications urgentes demeurent :
- Financement permanent des procureurs spécialisés
- Enquête complète sur près de 800 affaires en cours
- Des systèmes de justice interculturelle enracinés dans les langues et les réalités autochtones
- Mesures de prévention dans les internats et les établissements publics
- Réponses à long terme à la prévalence du VIH et des IST
La mobilisation du 13 février marque un tournant. Les femmes Awajún et Wampis ont démontré qu'un leadership autochtone organisé peut infléchir la politique nationale. Pour obtenir un véritable changement sur le terrain, il faudra exercer une pression constante sur les institutions péruviennes.
La justice pour les filles autochtones est non négociable.




